Répertoire

 

Quintette pour piano et cordes en sol mineur, opus 57 (1940)

 

Prélude : Lento
Fugue : Adagio
Scherzo : Allegretto
Intermezzo : Lento
Finale : Allegretto

C'est à l'invitation du Quatuor Beethoven que Chostakovitch écrivit en 1940 le quintette pour piano et cordes opus 57. La création eut lieu le 23 novembre 1940 dans la salle du Conservatoire de Moscou par le Quatuor Beethoven et Chostakovitch lui-même au piano.

Contrairement à plusieurs autres quintettes pour piano et quatuor à cordes, le clavier ne joue pas un rôle concertant dans cet opus 57. En fait on peut dire que le piano ajoute sa voix à celle des instruments à cordes, et souvent de manière à fondre sa sonorité avec celle des cordes. La simplicité d'écriture pianistique atteint d'ailleurs un extrême dépouillement en maints endroits de la partition, souvent même de manière à ce que chaque main du pianiste ne joue qu'une note à la fois.

Au premier mouvement marqué Lento, après une solennelle introduction, l'alto énonce une mélodie typiquement chostakovienne. Une courte et mystérieuse section en imitation nous ramène une musique solennelle. Ce premier mouvement, qui peut être considéré comme un prélude au mouvement fugué qui suit, nous rappelle par son côté majestueux toute l'admiration que Chostakovitch avait pour Jean-Sébastien Bach.

Le second mouvement, marqué Adagio est une fugue très dépouillée aux allures de marche lente, avec les instruments en sourdines. Lors de chacune des entrées du piano, la tension monte davantage pour culminer avec le retour du thème introductif du Lento au piano, et enfin ce même thème est repris au violoncelle.

Le Scherzo en si majeur apporte un répit dans lequel une joie apparente se teinte de légère ironie. De nouveau le piano joue presque toujours à deux voix seulement. Au point culminant du morceau, ce sont les cordes qui créent une grande densité sonore avec des accords de deux et trois sons. Sur cette base harmonique des cordes, le piano énonce un thème chromatique en octaves dans le suraigu du clavier.

L'avant-dernier mouvement, marqué Intermezzo, s'ouvre par une mélodie méditative au violon qui évoque la plus grande solitude. À mi-parcours du morceau se situe l'apogée appassionato, où la marche se déploie dans une intensité expressive au suraigu des cordes. La fin du mouvement ramène le calme et conduit, via une magnifique et subtile transition, au finale Allegretto de caractère plutôt pastoral. Avec ses éléments chromatiques et ses rappels des thèmes des mouvements précédents, en particulier de ceux du Scherzo, cet ultime mouvement termine le quintette dans une simplicité toute néoclassique.

Olga Ranzenhofer et Jean Portugais

 

Quatuor n° 4, opus 83 (1949)

 

Écrit en 1949, le quatrième quatuor ne fut créé qu'en 1953, à la mort de Staline. De caractère plus léger et plus folklorique que les autres quatuors de Chostakovitch, il recèle néanmoins un côté sombre par son dépouillement et sa retenue.

On y retrouve les quatre mouvements classiques ; un Allegretto, un mouvement lent, un scherzo et un finale; mais c'est à l'intérieur des mouvements que l'originalité et le génie de Chostakovitch se manifestent.

Le premier mouvement présente un thème d'allure folklorique soutenu par une pédale omniprésente dans presque tout le mouvement. Le second présente un magnifique chant triste au violon tandis que le 3e mouvement est un scherzo plutôt sombre et mystérieux dont le caractère est rehaussé par l'utilisation de la sourdine tout au long du mouvement. Les relents folkloriques de l'Europe de l'est réapparaissent dans le final d'une écriture très dépouillée dont la section centrale, quasi orchestrale, présente un contraste saisissant..

Ce quatrième quatuor est empreint d'un équilibre et d'une beauté qui font de ce quatuor l'un des plus appréciés de la production du compositeur russe.

 

Quatuor n° 5, opus 92 (1952)

 

Le 5e quatuor a été écrit en 1952 en l’honneur du 30e anniversaire du Quatuor Beethoven. Sa grande dimension, ses développements élaborés de même que le traitement orchestral du quatuor en font une œuvre au caractère quasiment symphonique.

À partir d’éléments très simples tels l’intervalle de tierce, un motif chromatique, un rythme (deux brèves, une longue), Chostakovitch bâtit des séquences complexes et de longues mélodies qui semblent toutes reliées entre elles. Cette technique crée une grande unité dans ce quatuor, où les thèmes s’entrelacent, se fécondent mutuellement.

Les trois mouvements sont joués sans interruption, un contre-fa au premier violon liant les mouvements entre eux comme un fil de fer.

Dans l’Allegro non troppo initial, après un bref motif d’introduction, la plénitude orchestrale et l’intensité dramatique s’imposent rapidement. La profusion de thèmes ou motifs, appelés groupes-sujets, donnent une grande ampleur à ce mouvement.

Dans le second mouvement, un Andante de forme tripartite, un premier sujet est introduit au moyen d’un unisson de l’alto et du premier violon, deux octaves plus aigu, lui conférant ainsi une couleur irréelle. Tour à tour le second violon et le violoncelle présentent un thème très expressif contrastant avec l’unisson si singulier des deux autres. La section centrale emprunte un thème mélancolique au trio de Galina Oustvolskia, une élève de Chostakovitch.

Le rondo final, un Moderato, sur un thème valsant, culmine avec une section marquée feroce avant le retour presque naïf et tendre du thème de rondo. Sur un rappel du thème d’introduction se termine cet intrigant quatuor dans une douceur ineffable.

Chostakovitch est né à Saint-Pétersbourg en 1906. Il est mort à Moscou en 1975. Son cycle des quinze quatuors à cordes est l'un des plus importants de la littérature pour cordes aux côtés des six quatuors de Béla Bartók.

L’écriture des quatuors a  permis à Chostakovitch de s’éloigner un peu de son rôle de musicien du régime qui le forçait à écrire de la musique de film et de fêtes officielles. Sa musique de chambre montre le compositeur sous un jour bien différent : sensible mais aussi critique et acerbe, à la fois témoin et victime de la répression culturelle qui sévissait sous le régime de Staline.

 

Quatuor n° 7, opus 108 (1960)

Olga Ranzenhofer

Pour Chostakovitch qui écrivait des symphonies pour grand orchestre, de la musique de fête, des opéras, de la musique de films, la musique de chambre était un refuge lorsqu'il sentait le besoin d'écrire une musique plus personnelle, plus intime.

C'est donc dans cette musique qu'il nous livre ses confidences, ses pensées profondes. Écrit en 1960, le 7e quatuor est dédié à la mémoire de sa première épouse Nina décédée en 1954.

Cette oeuvre contient une des musiques les plus intimes du compositeur. C'est aussi une de ses oeuvres favorites. De par sa dédicace et son contenu on peut présumer à travers ce quatuor un certain parcours autobiographique. Ce quatuor est de courte durée, et ses trois mouvements sont enchaînés.

D'apparence simple le premier mouvement présente une écriture assez clairsemée. On y retrouve le rythme d'anapeste cher à Chostakovitch.

Le second mouvement est triste et dépouillé  : il est parcouru par un rythme de marche funèbre. À la section centrale, une douce lumière, au violoncelle, nous rappelle un souvenir heureux.

La colère, la rage, l'incompréhension s'installent dans le troisième mouvement, fugué et violent. Le thème se calmera à la fin se transformant en une douce danse avant une dernière réminiscence du premier mouvement.

 

Quatuor n° 8 en do mineur, opus 110 (1960)

Jean Portugais

Le 8e Quatuor de Chostakovitch est le plus joué et le plus connu des quinze quatuors du compositeur russe. C’est aussi l’une de ses œuvres les plus fortement autobiographiques, pleine de colère, d’ironie et d’amertume. Il a été composé dans la ville de Dresde, dévastée lors de la seconde guerre, du 12 au 14 juillet 1960. Une lettre du compositeur à Isaak Glickman nous instruit sur son état d’esprit très particulier à ce moment-là : «Je me suis dit qu’après ma mort, personne sans doute ne composerait d’œuvre à ma mémoire. J’ai donc résolu d’en composer une moi-même. On pourrait écrire sur la couverture : «À la mémoire du compositeur de ce Quatuor». Son premier thème est formé des notes DSCH, c’est-à-dire de mes initiales (D. Sch.). Je reprends dans ce Quatuor des thèmes d’autres oeuvres personnelles ainsi que le chant révolutionnaire Torturé à mort dans une cruelle captivité . Voici mes thèmes  : ils sont tirés des 1e et 8e Symphonies, du Trio, du Concerto pour violoncelle, de Lady Macbeth . On trouve des allusions à Wagner (marche funèbre du Crépuscule des Dieux ) à Tchaïkovski (6 e Symphonie), sans oublier ma 10e Symphonie. Bref un joli méli-mélo. Le caractère pseudo-tragique de ce quatuor vient de ce qu’en composant, j’ai répandu autant de larmes que je répands d’urine après une demi-douzaine de bières. À la maison, j’ai essayé deux fois de jouer le quatuor et voilà que mes larmes ont recommencé à couler. Mais ce n’était plus seulement à cause de ce caractère pseudo-tragique, c’était d’admiration devant la merveilleuse clarté de sa forme. Peut-être une sorte de ravissement pour ma propre personne a-t-elle joué un rôle ici, le genre de sentiment qui s’évanouit rapidement pour vous laisser une gueule de bois en forme d’autocritique.»

L’œuvre adopte une structure en arche en 5 mouvements joués sans interruption.  Le Largo initial, qui est une sorte de requiem, expose d’emblée le motif DSCH (ré, mib, do, si) qui traversera la partition entière. L’Allegro molto qui suit est un scherzo dont la vitalité brutale évoque tout à la fois les horreurs de la guerre et les frustrations profondes vécues par Chostakovitch depuis le rejet de son opéra Lady Macbeth en 1936-37 par le régime de Staline. L’Allegretto qui suit est une valse chromatique de ton sarcastique avec des effets saisissants  : pizzicati amers, moqueries du 2e violon, accentuations rudes. L’avant-dernier mouvement, marqué Largo, qui cite le Dies Irae, débute par le fameux motif  «croche–croche–noire» qui serait une allusion aux espions du KGB qui se dissimulaient dans les rencontres sociales et que l’on signalait par ce motif percuté. L’œuvre s’achève sur un autre Largo qui reprend de manière modifiée le matériau du mouvement initial.  L’impression finale est bien celle de la solitude, de la dépression et de la désolation les plus profondes.

 

Quatuor Molinari 2009 tous droits réservés